Alcool – L’alcoolodépendance – une maladie complexe

Le syndrome d’alcoolodépendant (encore alcoolisme ou éthylisme) est un phénomène complexe présentant, selon les écoles de pensées, de nombreuses définitions parfois complémentaires, parfois contradictoires.

Il y a alcoolodépendance quand il y a une perte de la liberté de s’abstenir d’alcool, accompagnée de complications médico-psycho-sociales. Ce n’est pas un “manque de volonté” ou un “défaut de caractère”, mais il s’agit bien d’une maladie grave, progressive, chronique et terminale. C’est une maladie multifactorielle tant en ce qui concerne les causes que ses manifestations et effets. Son développement et son évolution s’inscrivent dans un continuum avec de fortes variations individuelles. Elle affecte l’individu entier avec toutes ses dimensions (santé physique et psychique, personnalité, relations avec l’entourage, situation sociale, économique…) ainsi que son entourage et la société dans son ensemble.

L’alcoolodépendance est une maladie au sens premier du mot. Certains facteurs physiologiques, génétiques voire neurologiques prédisposeraient à la maladie. Le besoin de boire de l’alcoolo-dépendant est incontrôlable. C’est pourquoi l’alcoolodépendant continuera de boire malgré les sérieux problèmes familiaux, sociaux, professionnels et légaux que lui cause son addiction.

C’est aussi une maladie progressive. On ne l’attrape pas comme un virus d’un jour à l’autre; on ne naît pas avec une alcoolodépendance et on ne meurt pas nécessairement avec elle. Il y a différents degrés de consommation problématique et de dépendance. Les limites entre usage sans dommage, usage à risque, usage nocif et dépendance sont fluides et peuvent varier pour chacun individuellement au cours de la vie.

Toute consommation régulière entraîne une accoutumance et une plus grande tolérance (il faut une quantité plus grande pour obtenir le même effet), un apprentissage maladif au niveau psychique et neurobiologique peut conduire à une dépendance de plus en plus forte. L’alcoolo­dépendant deviendra de plus en plus obsédé par l’alcool et son besoin de boire. Sa vie en viendra à graviter autour de la recherche d’occasions de consommer. On remarquera non seulement une augmentation de la fréquence des consommations, mais également des quantités (tolérance accrue) et enfin, des conséquences négatives et des problèmes nécessairement engendrés par l’abus. À cela s’ajoute une détérioration physique et psychique de plus en plus évidente.

La maladie devient chronique à partir du moment où la dépendance s’installe. À plus ou moins brève échéance, ce sont les faillites qui se pointent, faillite relationnelle (divorces, séparations, isolement), faillite économique (perte d’emploi, difficultés financières), faillite légale (perte de permis de conduire, arrestation, prison) faillite psychologique (perte de l’estime de soi, de la dignité, de la liberté et de l’autonomie, de la qualité de vie et du sentiment de bien-être, complications psychiques et neurologiques, anxiété, dépression, etc.), et finalement perte de la santé (cf. maladies liées à l’alcool)

Ce qui attend l’alcoolodépendant, c’est la mort. Parfois cette mort physique est précédée d’une mort psychique, la démence alcoolique.

pyramide de Skinner adaptée par Batel&Michaud

La pyramide de Skinner est un outil pratique pour évaluer le niveau de risques :

  • niveau 0 : abstinence stricte
  • niveau 1 : usage sans dommage*; 3 verres /j pour un homme, 2 verres /j pour une femme (recommandations OMS)
  • niveau 2 : usage à risque ; > 3 verres /j pour un homme, > 2 verres /j pour une femme et aucun dommage
  • niveau 3 : usage nocif sans dépendance ; dommages (gamma-GT plus ou moins élevées, insomnie, irritabilité, fatigue, HTA, difficultés dans les relations professionnelles ou familiales), mais pas de dépendance
  • niveau 4 : usagers nocifs avec dépendance**; ces patients présentent souvent des désordres biologiques ou d’autres problèmes depuis cinq à dix ans et ont également développé une véritable dépendance, parfois physique, avec un syndrome de sevrage en l’absence d’alcool, mais surtout psychique

(Pyramide de Skinner adaptée par Batel&Michaud, Source : Dr Marc Kreuter/Philippe Batel, Dossier L’Alcoolisme, Le généraliste no.2358)

*) Ces seuils n’assurent aucunement avec certitude l’absence de tout risque (cf. aussi: Recommandations OMS)

**) La dépendance n’est pas en relation directe avec la quantité consommée. Une consommation considérée par l’usager comme “normale” ou “modérée” peut conduire à la dépendance, surtout s’il présente certaines vulnérabilités.)

Préjugés et fausses idées

Si les dommages causés par les personnes alcoolodépendantes sont indéniables, il serait faux de croire que ceux-ci se limiteraient à cette population relativement petite. L’abus d’alcool ponctuel met la vie et la santé des consommateurs et celle d’autres personnes en danger sans qu’il y ait nécessairement alcoolodépendance. Ceux qui consomment un verre de trop à l’occasion entraînent plus de dommages matériels et de mortalités que les alcoolodépendants.

L’alcool peut mettre en danger votre vie et celle des autres et peut nuire gravement à la santé sans qu’il y ait alcoolodépendance.

Dans le traitement de l’alcoolodépendance, on distingue principalement deux types de malades:

  • l’alcoolodépendant primaire qui a développé une dépendance suite à une consommation récréative régulière et généralement excessive sur une longue durée et qui n’a pas d’autres difficultés psychiques que celles résultant de l’abus;
  • l’alcoolodépendant secondaire qui a développé une dépendance en essayant moyennant l’alcool de traiter en “auto-médication” la souffrance due à des difficultés, troubles ou maladies psychiques qui existaient antérieurement, indépendamment de l’abus d’alcool.

Pour ce qui est des habitudes de consommation et d’abus, les buveurs dits cycliques, qui consomment massivement par périodes intermittentes, ont souvent des difficultés à reconnaître et accepter leur maladie parce que les épisodes d’abstinence plus ou moins longs peuvent leur faire croire qu’ils n’ont pas de problème de dépendance, tandis que les consommateurs réguliers qui boivent tous les jours en essayant de garder un taux d’alcoolémie constant qui doit prévenir les symptômes de manque, passent souvent longtemps inaperçus parce qu’ils ne se distinguent pas par un abus aussi spectaculaire que celui des buveurs cycliques. Ils ont souvent l’illusion de “contrôler” leur consommation.

Comment savoir à l’avance si une personne est susceptible de développer une dépendance?

Prédispositions héréditaires, éducation, famille, développement individuel, traumatismes psychiques, personnalité, problèmes et troubles psychiques, environnement économique, culturel et social…? On se pose volontiers la question pourquoi tel individu devient malade et pourquoi tel autre ne le devient pas.

A l’état actuel des connaissances on ne peut pas le prédire, la vigilance s’impose donc devant toute consommation régulière et élevée, à plus forte raison si on constate des symptômes typiques d’abus et de dépendance et si on présente certaines vulnérabilités qui peuvent accroître le risque de dépendance.

Toutefois, vouloir élucider les causes de la dépendance est légitime et nécessaire, mais apporte rarement dans l’immédiat les réponses qu’il faut pour trouver une solution aux problèmes et pour permettre aux personnes malades de se rendre sur le chemin de la guérison.

A d d i c t i o n (s)

L’addictologie contemporaine ne met plus tellement l’accent sur la distinction entre les différents types de drogues ou substances qui peuvent mener à une dépendance, ceci pour plusieurs raisons:

  • les mécanismes neurobiologiques au niveau du cerveau se ressemblent (cf. aussi liens ci-dessous)
  • les problèmes rencontrés par les malades et l’évolution de la maladie sont comparables n’importe le type de substance
  • la polytoxicomanie est de plus en plus fréquente (addiction à plusieurs substances)
  • les mesures thérapeutiques pour aider le malades à sortir de la servitude se ressemblent (même s’il y a des différences au niveau du sevrage, des produits de substitution, de la durée des thérapies)
  • la genèse et le développement des dépendances sont comparables: Dans toute dépendance liée à une substance, trois facteurs sont en jeu:
    1. une substance psychoactive et généralement addictogène (avec son potentiel addictogène combiné ou non à un phénomène de tolérance, avec ses actions sur les organes et sur le cerveau)
    2. un environnement (culture festive et culinaire, rites, production locale et us et coutumes liées, environnement socio-professionnel, familial, économique et culturel, “mondialisation” de phénomènes socio-culturels, modes de vie…)
    3. une personne qui présente plus ou moins de vulnérabilités (personnalité, situation personnelle, éducation et vécu, prédispositions héréditaires, difficultés ou troubles psychiques, apprentissage et conditionnement…)

    Le passage de l’usage d’une substance à un usage nocif, voir à l’abus et à la dépendance est le résultat de l’interaction de ces trois facteurs.

Lire aussi:
» L’action des drogues sur le cerveau (MILDT)
» Les drogues et le cerveau (Jellinek Nederland)
» How drugs work (PBS)
» Dépendances en tout genre (Institut des Neurosciences de Bordeaux)
» Les paradis artificiels

L’OMS (Organisation Mondiale de la Santé), Classification internationale (ICD 10)
F10-F19 “Mental and behavioural disorders due to psychoactive substance use”
Dans la classification statistique internationale des maladies de l’Organisation Mondiale de la Santé, l’alcoolodépendance figure parmi les troubles mentaux et de comportement dus à l’usage de substances psychoactives.

Elle est décrite comme un ensemble de phénomènes comportementaux, cognitifs et physiologiques qui se développent après l’usage répété de la substance psychoactive et se caractérisent typiquement par un désir intense de consommer la drogue, des difficultés de contrôler la consommation, la persistance dans la consommation malgré des conséquences nuisibles, une priorité donnée à la consommation par rapport à d’autres activités et obligations, une tolérance accrue à la substance et parfois un état de manque physique.

DSM-IV (Classification internationale utilisée en psychiatrie)
Abus d’une substance selon le DSM-IV

Mode d’utilisation inadéquat d’une substance conduisant à une présence d’au moins une des manifestations
suivantes au cours d’une période de douze mois :

  1. utilisation répétée d’une substance conduisant à l’incapacité de remplir des obligations majeures, au travail, à l’école, ou à la maison.
  2. utilisation répétée d’une substance dans des situations où cela peut être physiquement dangereux.
  3. problèmes judiciaires répétés liés à l’utilisation d’une substance.
  4. utilisation de la substance malgré des problèmes interpersonnels ou sociaux, persistants ou récurrents.

Dépendance à une substance selon le DSM-IV

Présence de trois (ou plus) des manifestations suivantes, à un moment quelconque d’une période continue de douze mois :

  1. tolérance (quantité ou effet).
  2. sevrage (syndrome).
  3. substance souvent prise en quantité plus importante ou prolongée.
  4. désir persistant.
  5. beaucoup de temps passé à des activités nécessaires pour obtenir la substance.
  6. activités sociales, professionnelles ou de loisirs importantes abandonnées.
  7. utilisation de la substance poursuivie bien que la personne sache avoir un problème psychologique ou physique persistant ou récurrent.

 

Historique des définitions de l’alcoolisme

1785Benjamin RUSH"l’ivrognerie" comme "maladie de la volonté"
1849Magnus HUSS
(a introduit le terme "alcoolisme")
"ensemble d'affectations hépatiques, cardiaques et neurologiques"
1950Pierre FOUQUET"perte de la liberté de s'abstenir d'alcool"
1960Elvin Morton JELLINEK"tout usage de boissons alcooliques qui cause quelque dommage à l'individu, à la société, ou aux deux" (définition adoptée par l'OMS)

Classifications des principales formes d’alcoolodépendance

JELLINEK A.N.P.A.A. FOUQUET

Alpha

  • consommation de soulagement
  • dépendance purement psychologique : boire pour soulager un malaise physique ou émotionnel
  • évolue souvent en Gamma

Bêta

  • consommation d’habitude
  • consommation excessive, régulière, de longue durée
  • complications somatiques (polynévrites, gastrites, cirrhoses)
  • pas de dépendance
  • évolue souvent en Delta

Gamma

  • buveurs excessifs
  • perte du contrôle de la consommation
  • ivresses
  • quelques périodes de sobriété pouvant durer quelques semaines

Delta

  • buveurs “accros”
  • impossibilité de s’abstenir un seul jour

Epsilon

  • buveurs cycliques
  • alcools forts
  • consommation intermittente, par crises

Alcoolomanie primaire

  • la dépendance s’installe après une consommation régulière sur de nombreuses années
  • consommation en société
  • plus d’hommes que de femmes
  • évolution du buveur d’habitude vers le buveur à problèmes
  • la dépendance s’installe lentement, parfois à l’insu du malade
  • âge de consultation souvent après 40 ans, avec l’apparition de problèmes de santé, problèmes familiaux etc

Alcoolomanie secondaire

  • survient rapidement
  • souvent chez des sujets jeunes, immatures
  • avec des difficultés relationnelles et existentielles
  • présentant des troubles psychologiques
  • usage de l’alcool pour l’effet psychotrope
  • buveurs souvent solitaires
  • plus de femmes que d’hommes
  • âge de consultation souvent plus jeune, souvent en relation avec des troubles psychiques (angoisses, dépressions)

Alcoolisme cyclique

  • crises d’alcoolisation aiguës coupées par des phases plus ou moins longues d’abstinence

Dipsomanie

  • consommation d’alcools forts (même eau de Cologne, alcool à brûler)
  • l’aspect gustatif est occulté au profit du seul effet psycho-actif
  • consommation clandestine

Alcoolite

  • alcoolisme d’entraînement
  • consommation de vin ou bière
  • quotidienne
  • en compagnie
  • 45% des cas hommes, 5% des cas femmes
  • ivresse exceptionnelle
  • pas de sentiment de culpabilité
  • à la longue, perturbation du caractère et des relations mais maintien des apparences

Alcoolose

  • alcoolisme névrotique
  • consommation d’alcools forts
  • 45% des cas hommes, 80% des cas femmes
  • consommation clandestine, solitaire
  • épisodes de 5 à 10 jours coupés d’arrêts de 3 à 10 semaines
  • fort sentiment de culpabilité pendant les phases d’arrêt (qui tendent à se raccourcir)

Somalcoolose

  • consommation d’eau de Cologne, d’alcool à brûler, …
  • 5% des cas hommes, 15% des cas femmes
  • crises de quelques heures ou de quelques jours
  • ivresses répétitives